« Le modèle sportif d’aujourd’hui ne convient ni aux femmes, ni aux hommes »

Cet article a été rédigé par Manon LOUBET, pour l’association FAMABOR, et posté le 17-02-2021

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Rubrique : Portrait de ceux et celles qui s'engagent pour l'égalité Femmes/Hommes
Romain Cauliez est étudiant en 3e année à Sciences po Lille et il prépare un master sur le sexisme dans le sport. Il a étudié l’histoire du sport en France pour essayer de mieux comprendre les inégalités femmes/hommes qui subsistent encore beaucoup dans le monde du sport. Il fait part de ses réflexions à Famabor.

Pourquoi avez-vous de travaillé sur la question du sexisme dans le sport ?

Je suis un passionné de sport et j’ai fait le constat qu’à cause de discriminations et de barrières intériorisées, la moitié de la population, soit les femmes, ne pratique pas le sport avec la même intensité que les hommes, notamment dans le haut niveau.

Aujourd’hui, il ne suffit pas de grand-chose pour que cela change car il y a désormais une absence de discrimination institutionnelle mais il existe encore la présence d’un plafond de verre invisible qui ralentit tout le processus.

Pourquoi le sport est-il encore trop une affaire d’hommes ?

Le sport a été créé pour et par les hommes. Cela fait 4 000 ans que le milieu sportif essaye d’exclure les femmes, alors à force, on intériorise le modèle, volontairement ou involontairement. C’est un véritable travail de fond sur lequel ces inégalités femmes/hommes se sont construites.

Le sport, avec des pratiques très proches que l’on connaît aujourd’hui avec des compétitions nationales et internationales, a été créé au 19e siècle. Mais déjà au Moyen-Âge, on pratiquait le jeu de paume ou la soule.

Encore avant, il existait déjà des jeux olympiques (JO) en Grèce antique. Il y a quasiment 4 000 ans d’histoire de jeux sportifs. Et l’une des première légende autour de la présence féminine dans le sport date du Ve siècle avant J.-C., pendant les JO antiques. Une femme d’aristocrate qui avait entraîné son fils se serait déguisée en homme pour pouvoir venir voir courir son enfant.

Depuis quand les femmes peuvent vraiment faire du sport ?

L’une des premières sportives à avoir laissé une trace écrite de son existence est Margot La Hennuyère. En 1427, à l’époque de l’apogée de Jeanne-d’Arc, elle pratique le jeu de paume comme personne et elle gagne un tournoi. C’est la première trace d’une championne féminine.

Ensuite, il faudra attendre la fin du 19e siècle pour voir apparaître des matches de football de charité qui oppose des équipes de femmes. Mais c’est vraiment lors de la première guerre mondiale que les femmes se sont mises à faire du sport.

Les femmes ont bénéficié de l’absence des hommes, partis faire la guerre, pour commencer à pratiquer le sport. C’est là qu’émerge Alice Milliat, une figure très importante pour le sport féminin, à qui l’on doit les premiers jeux mondiaux féminin en 1922. Pendant les années folles, il y a eu une vraie structuration du sport féminin.

Pourquoi les femmes ont-elles mis autant de temps à s’approprier le sport ?

Quand Pierre de Coubertin créé le Comité international olympique en 1894, c’était une organisation très conservatrice sur les questions de genre. En 1900, 22 femmes participent aux Jeux olympiques, elles sont toutes issues d’un milieu bourgeois et ont été sélectionnées par l’organisation. Elles font du tennis et du golf. Mais c’était une autorisation exceptionnelle.

Les éditions qui se succèdent voient très peu de femmes passer, soit moins de 10 % et toujours sur les mêmes épreuves. Par exemple, les femmes ne concouraient pas le sport roi des JO : l’athlétisme. Elles n’en avaient pas le droit, c’était soit-disant trop dangereux pour elles.

La création des jeux mondiaux féminins fait bouger les lignes et aux JO de 1928, cinq épreuves d’athlétisme sont enfin ouvertes aux femmes (100 mètres, 800 mètres, relais 4 fois 100 mètres, saut en hauteur, lancer du disque). Mais lors de ces JO, après le 800 mètres, qui est une épreuve très physique, des femmes se sont allongées le long de la piste, à bout de forces.

Cette image choqua et donna l’occasion de remettre en question la place des femmes dans ces épreuves. On leur a alors enlevé toutes les épreuves difficiles et cela a duré pendant plus de 30 ans ! L’argument qui questionne la capacité physique des femmes ne légitime pas l’exclusion de certaines épreuves ou encore la pratique sportive à haut niveau !

Les années folles ont permis d’avancer sur les questions de mixité mais après on observe un recul. Pourquoi ?

Il est vrai que le football féminin, par exemple, avait émergé entre les deux guerres mondiales, avant d’être interdit en 1941 et d’être à nouveau autorisé… en 1969 ! Il y a eu les années folles avec une vraie avancée pour le sport féminin. Puis, il y a eu la Seconde guerre mondiale, où il y a eu un vrai recul. Il faudra ensuite attendre les années 60 pour avancer de nouveau, mais cette fois-ci, d’une autre manière.

À cette période des 30 glorieuses, on assiste à une nouvelle démocratisation du sport qui met en avant la pratique du sport loisir pour les femmes, en sectorisant leur pratique avec une prégnance du marketing féminin. On peut citer l’émission Gym tonic en 1982 qui propose une vision du sport pour la femme centré sur le contrôle de son corps. Ce n’est pas du tout la même logique que dans les années folles où les femmes veulent faire le même sport que les hommes.

L’imaginaire du sport féminin et ses disciplines, construit par la période des 30 glorieuses, fait fuir les hommes pour le coup. C’est pour cela que l’on retrouve aujourd’hui peu de licenciés masculins dans des fédérations comme la gymnastique ou le patin à glace qui ont plus de 80 % de femmes licenciées. Et qu’à l’inverse, on retrouve moins de 10 % de femmes licenciées au football ou au rugby.

Que faudrait-il faire pour inverser cette tendance ?

Beaucoup de choses mais déjà, il y a des gros problèmes de statut et de moyens. Il faut savoir que la meilleure joueuse du XV de France n’est pas professionnelle ! Les femmes sont un objet de communication pour les fédérations mais les moyens investis sont beaucoup trop faibles pour qu’il y ait un réel impact.

Des tentatives sont faites dans les fédérations comme celles du football ou du rugby mais il y a encore trop de barrières dans la conscience politique et encore trop de brimades, de moqueries.

En donnant une grande place aux sponsors privés, alors que les figures masculines sont encore aujourd’hui plus rentables, le monde du sport n’a pas arrangé les choses. Les privés investissent sur les personnes qui leur rapporteront le plus d’argent. Il n’y a donc que quelques hommes, qui ont des contrats de sponsoring, qui peuvent vivre de leur discipline.

Cette concentration des investissements autour de quelques sponsors sur quelques figures masculines ne développe ni le sport féminin, ni le sport tout court. Car cela pousse au sensationnalisme du sport, à la recherche de l’audimat et de l’audience avec des athlètes qui doivent être toujours plus forts pour atteindre des nouveaux records. Cela ouvre la voie au dopage.

Le modèle sportif tel qu’il a été créé aujourd’hui ne convient ni aux femmes, ni aux hommes.

Quels sont les aspects du modèle sportif d’aujourd’hui qui peuvent déplaire aux hommes ?

Regardez les nombreuses dépressions des sportifs à haut niveau ou encore les problèmes d’homophobie. Les moqueries sur toutes les formes de féminité, la culture du virilisme, du contrôle de soi et des émotions ne convient qu’à très peu d’hommes. Et c’est encore plus difficile à dénoncer quand on est un homme d’ailleurs.

La culture du tout physique a aussi façonné des sports comme le football par exemple. Les sports se sont forgés avec les signes qu’on associe aux hommes, on a privilégié la vitesse des joueurs et le contact physique. À terme, la parité et la mixité dans le sport, c’est aussi ouvrir le panel des profils de sportifs pour permettre de proposer un autre jeu.

Doit-on vraiment dire sport « féminin » ? Doit-on faire des quotas ?

Aujourd’hui, dire sport « féminin » et mettre en place des quotas apparaît essentiel au regard de la construction historique du sport et de la lenteur des changements. Il ne faut pas oublier que Pierre de Coubertin disait, il n’y a pas si longtemps que « le sport et les femmes ne font pas bon ménage ».

Mais si toutes ces mesures sont utiles à court terme pour faire rentrer dans les consciences que les femmes font du « bon sport », cela peut être problématique à long terme. Ce sont des étapes mais ce n’est pas une finalité.

Quand les personnes lavent leur conscience parce qu’ils font un quota de 20, 30 % ici ou là, il ne faut pas oublier que l’objectif réel, c’est la parité et la mixité pure. Il faut changer les mentalités mais ça risque d’être long.

Avez-vous l’impression que dans le milieu de la voile, la progression de la mixité est plus lente qu’ailleurs ?

Pas forcément mais je ne suis pas un spécialiste de ce milieu. Mais historiquement, la pratique de la voile a un imaginaire militaire conquérant, ce milieu a été trusté par les jeunes garçons à qui on voulait donner une formation militaire. C’est certainement l’un des facteurs principal pour expliquer  le manque de femmes dans ce milieu.

Mais c’est vrai que j’ai été très surpris de la vision qu’on donne des skippers : le courage, le sport physique, la dureté, le contrôle des émotions… Des traits très associés à la masculinité. Ce sont des constructions historiques qui bougent aujourd’hui mais très très lentement…

Manon LOUBET, pour l’association FAMABOR

 

 

 

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